Lors du débat organisé au Méga Castillet par le MEDEF 66, l’U2P et la FDSEA, Louis Aliot a proposé la réalisation d’une usine de dessalement de l’eau de mer. Si ce projet n’est pas encore clair, le candidat du RN n’ayant pas eu le temps de rentrer dans les détails, l’usine devrait fournir de l’eau pour la consommation humaine et pour l’agriculture.
Si ce projet n’est pas nouveau, il a maintenant un appui politique fort.
Sécheresse
Depuis le début des années 2020 les Pyrénées-Orientales connaissent une sécheresse particulièrement marquée. Ses principales caractéristiques sont un déficit pluviométrique important et des températures moyennes très élevées. Le niveau des nappes a fortement diminué, ce qui par endroit a entraîné des difficultés pour l’accès à l’eau potable. Dans certaines communes celui-ci a été tout simplement coupé.
Face aux restrictions imposées par la préfecture, les dirigeants politiques et économiques ont proposé de nombreux mesures, plus ou moins pertinentes, et plus ou moins fantaisistes.
La prime du ridicule ira à la charte « save the water » de l’UMIH 66 qui prévoyait de retirer tous les bouchons des baignoires dans les hôtels.
Des projets plus sérieux ont toutefois vu le jour, comme la concertation à l’échelle départementale Eau’rizon 2070.
En 2024 l’État et les collectivités territoriales se sont mis d’accord sur un « plan de résilience ».
Tous ces projets et propositions ont la particularité d’être des réponses techniques. Or ces réponses empêchent le développement d’un narratif politique. Les acteurs politiques locaux sont donc obligés de surenchérir pour exister médiatiquement. Ils ne peuvent se contenter de réponses techniques, souvent invisibles pour les électeurs.
Il est donc tout à fait logique que Nicolas Garcia, 1er vice-président du Conseil départemental en charge de l’eau, et Louis Aliot, maire de Perpignan, aient mis un projet d’usine de dessalement sur la table, la démagogie n’ayant pas de bord politique.
Pourquoi une usine de dessalement ?
Globalement les prises de positions des décideurs politiques et économiques locaux témoignent d’un certain tropisme pour le technosolutionnisme. Ce mode de pensée permet aux décideurs de proposer des solutions aux problèmes liés au changement climatique dont la mise en œuvre aura toujours l’avantage de n’imposer aucun changement de société.
Les électeurs sont caressés dans le sens du poil, tant pis pour les conséquences à moyens longs termes.
L’usine de dessalement est une véritable « solution miracle ». L’eau de mer est abondante, voire inépuisable. Les problèmes de pollution sont sous-estimés par la population. Et le coût financier est lissé sur plusieurs décennies. Les opposants sont des « anti-tout ». Pour des décideurs politiques c’est donc un excellent exemple de projet facile à défendre et qui répond à une crise qui touche autant les habitants que les entreprises, tous secteurs économiques confondus.
Et lorsque l’on n’a rien à proposer de concret contre la sécheresse, pourquoi s’en priver ?
Analyse économique
Hypothèses de travail
Pour qu’un projet de dessalement de l’eau de mer ait du sens, du point de vue économique comme du point de vue politique, la production d’eau doit représenter une part conséquente de la consommation finale. À titre d’exemple, l’usine d’El Prat de Llobregat produit près de 200 000 m³ par jour, soit 73 millions de m³ par an. La consommation de l’agglomération de Barcelone serait de l’ordre de 350 millions de m³ par an, l’usine fournirait donc un peu plus de 20 % de la consommation finale. Le gestionnaire parle lui de près de 33 %.
Le projet de Louis Aliot devrait donc, pour faire sens, représenter 20 à 30 % de la consommation d’eau de Perpignan Méditerranée Métropole.
Concernant l’eau potable, le rapport sur l’eau de Perpignan Méditerranée Métropole pour 2024 indique que près de 21,5 millions de m³ ont été prélevés et que 15,5 millions de m³ ont été commercialisés. Les fuites sur le réseau représentaient donc près de 6 millions de m³, soit un taux de fuite de 30 %.
Dans l’hypothèse d’une production dédiée exclusivement à l’eau potable, l’usine devra donc produire 4 à 6,5 millions de m³ par an.
Concernant l’irrigation le détail des consommations n’est pas très clair. Le plan de résilience évalue la consommation agricole à 250 millions de m³. Le BRGM évalue lui le besoin de la plaine du Roussillon à près de 40 millions de m³. En considérant, de manière arbitraire, que les prélèvements sur le territoire de Perpignan Méditerranée Métropole soit de l’ordre de 40 millions de m³, l’usine devra donc fournir de 8 à 12 millions de m³ par an.
Si, comme le prétend Louis Aliot, l’eau dessalée doit servir pour la consommation humaine et pour l’agriculture, l’usine devra donc être capable de fournir 12 à 18,5 millions de m³ par an.
Production
Pour analyser la pertinence du projet il est possible de calculer le ratio entre l’investissement et la capacité de production. Ce ratio correspond au CAPEX. Son calcul se base sur l’hypothèse que l’usine utilisera l’osmose inverse.
Pour des projets de cette taille, le CAPEX se situe entre 1 500 € et 2 200 € par m³/jour. L’usine produirait donc entre 18 et 25 000 m³/jour. La production annuelle serait comprise entre 6,57 et 9,125 millions de m³/an.
Avec un investissement de 40 millions d’euros, l’usine serait parfaitement dimensionnée pour la consommation d’eau potable, mais ne pourrait pas fournir d’eau pour l’agriculture.
De la même manière, le calcul donne un coût de revient compris entre 0,70 et 1,10 € du m³.
La consommation énergétique serait comprise entre 3 et 3,5 kWh/m³, soit 32 GWh/an.
Impacts
Une usine de dessalement est un projet lourd, aux multiples impacts. Certains sont évidents, comme la pollution liée au sel, mais d’autres sont plus complexes à analyser, comme les impacts fonciers de la production d’électricité.
Risques de carence
Les membranes utilisées pour dessaler l’eau de mer retiennent évidemment le sel, mais aussi les principaux minéraux nécessaires pour la consommation humaine. La composition de l’eau dessalée est très proche de celle de l’eau distillée.
La consommation prolongée de cette eau peut provoquer des carences en magnésium, en calcium, en potassium ou en iode.
Des études sur l’impact sanitaire et économique, notamment en Israël, montrent qu’un suivi de la population doit être effectué pour prévenir les risques de santé liés à ces carences. Une usine de dessalement d’eau de mer doit obligatoire être couplée à une installation de reminéralisation, sous peine de voir se développer des problèmes sérieux de santé publique.
Saumure et pollution de l’eau
Le taux de conversion pour l’osmose inverse est de 15 à 40 %. Pour produire un litre d’eau douce il faut pomper dans la mer 2,2 à 2,5 litres d’eau. 1,2 à 1,5 litre de saumure sont donc rejetés en mer.
Pour produire 9 millions de m³ d’eau douce, il faudra prélever 21 millions de m³ d’eau de mer et rejeter 12 millions de m³ de saumure.
Dans la zone où se situeraient les rejets, le taux de salinité pourrait doubler. La faune et la flore marines sont très sensibles à la variation du taux de la salinité. Certaines espèces pourraient disparaître ou voir leur population fortement diminuer.
Des espèces invasives pourraient se développer, favorisées par des niches écologiques devenues vides. C’est notamment le cas pour le crabe bleu, déjà présent dans l’étang de Canet-en-Roussillon.
Pour limiter les impacts de la saumure la zone de rejet devra être au large, et il est possible de la mélanger avec l’eau issue d’une station d’épuration de manière à la diluer. Il s’agirait d’un projet de REUT, dont le budget ne sera sans doute pas intégré au budget prévisionnel de 40 millions d’euros.
Consommation d’énergie et de terres
L’électricité est la principale matière première que devra acheter l’usine de dessalement. L’eau de mer sera, elle, pompée « gratuitement ». La question de l’impact énergétique dépend donc de la manière dont elle est produite.
Pour des raisons économiques le plus pertinent est l’autoconsommation. L’usine devrait être alimentée directement par un projet photovoltaïque. Les projets photovoltaïques au sol étant de plus en plus difficile à réaliser, notamment pour des raisons de manque de fonciers disponibles, le plus logique serait qu’il s’agisse d’un projet d’agrivoltaïsme.
Partant de là, il est donc possible de calculer l’emprise au sol nécessaire pour alimenter l’usine de dessalement. Le tableau suivant donne les informations utiles pour le calcul.
| Paramètres | Valeur Standard | Sources |
|---|---|---|
| Taux de couverture maximal | 40 % | Décret n° 2024-318 (Loi APER) |
| Productible (Canet-en-Roussillon) | 1 450 kWh / kWc | PVGIS / Atlas Solaire Occitanie |
| Rendement agricole minimal | > 90 % | Comparé à une zone témoin (Obligation légale) |
| Densité de puissance (Agri-PV) | 0,5 à 0,7 MWc / ha | Retour d'expérience (ADEME / Énergie Partagée) |
| Surface panneaux (m²/kWc) | 5 m² | Basé sur des panneaux de 200 W/m² |
Pour produire 32 GWh il faut :
Avec des panneaux performants il est possible d’atteindre 4,5 à 5 m² par kWc.
Soit 11 hectares de panneaux.
La loi APER impose un taux de couverture maximal de 40 % pour garantir que l'agriculture reste l’activité principale. Le calcul de la surface totale correspond à la formule suivante :
Un projet d’agrivoltaïsme nécessitera donc une surface totale d’un peu moins de 30 hectares.
Actuellement, aucun des projets photovoltaïques dans le département, que ce soit du photovoltaïque au sol ou de l’agrivoltaïque, n’atteint une surface totale de plus de 10 hectares. Il s’agirait donc du plus grand projet du département. L’impact environnemental serait très fort et rien ne garantit l’acceptabilité sociale.
Prix pour le consommateur final
En 2026 le prix du m³ au client final sur le territoire de Perpignan Méditerranée Métropole est de 4,65 €. À cela il faut ajouter les abonnements et diverses prestations que Eau’Agglo peut facturer.
En posant l’hypothèse d’un prix de l’ordre de 7 € le m³ pour l’eau dessalée, hypothèse crédible au vu des coûts de production, il est facile de réaliser une simulation du prix au consommateur final en fonction de la part d’eau dessalée dans la consommation d’eau potable.
La formule de calcul est la suivante :
- : Prix final payé par le consommateur (€/m³)
- : Proportion d'eau dessalée dans le mix (ex: 0,5 pour 50%)
- : Prix de l'eau dessalée (7,00 €/m³)
- : Prix de l'eau de forage (4,65 €/m³)
Le tableau des prix est donc le suivant :
| Proportion d'eau dessalée (x) | Prix au m³ (€) | Coût total annuel (M€) |
|---|---|---|
| 0% (Forage seul) | 4,65 € | 72,08 |
| 10% | 4,89 € | 75,72 |
| 20% | 5,12 € | 79,36 |
| 30% | 5,36 € | 83,00 |
| 40% | 5,59 € | 86,65 |
| 50% (Mix 50/50) | 5,83 € | 90,29 |
| 60% | 6,06 € | 93,93 |
| 70% | 6,30 € | 97,57 |
| 80% | 6,53 € | 101,22 |
| 90% | 6,77 € | 104,86 |
| 100% (Dessalement seul) | 7,00 € | 108,50 |
Avec une part d’eau dessalée représentant 20 à 30 % de la consommation d’eau potable, le prix du m³ serait compris entre 5,12 et 5,36 €. À cette hausse il faut rajouter le besoin d’investissement sur le réseau (le taux de fuite doit passer de 20 à 30 % pour respecter la législation) et les différents projets de REUT qui impacteront aussi le prix du m³.
Il est donc fort probable que le prix du m³ se rapproche des 6 €, voire 7 €, entre 2030 et 2035.
La question est donc l’impact de cette hausse du prix sur les volumes d’eau consommés. Une hausse du prix peut entraîner une baisse celle-ci, et, par conséquent, mettre en péril la viabilité économique de ces projets.
Impact financier
L’investissement massif dans l’usine de dessalement crée un verrou financier sur 20 à 30 ans, bloquant les budgets des collectivités et empêchant le financement d’autres projets : c’est un coût d’opportunité élevé avec un véritable effet de verrouillage (« lock-in »).
Les 40 millions d’euros investis, ainsi que les coûts de fonctionnement, devront être récupérés, via la tarification de l’eau. Les habitants du territoire devront donc consommer suffisamment d’eau dessalée pour amortir l’usine et garantir son fonctionnement. Et cela, quel que soit le prix du m³.
Or les ressources budgétaires de la ville de Perpignan et de Perpignan Méditerranée Métropole sont par nature limitées. Engager un tel montant sur le dessalement signifie mobiliser une capacité d’investissement et d’endettement qui ne pourra pas être affectée simultanément à d’autres priorités, comme la lutte contre les fuites, les politiques de sobriété, ou le soutien à la transformation de l’agriculture locale.
Le coût d’opportunité est donc très élevé.
La pression financière sera importante. Si la consommation d’eau dessalée n’est pas suffisante pour amortir les coûts, Perpignan Méditerranée Métropole devra soit augmenter les prix du m³ pour compenser le manque de consommation, soit combler directement le déficit via son budget de fonctionnement.
Au final
Le dessalement de l’eau de mer est l’option à prendre en dernier recours. Le coût financier est élevé, et les impacts sont nombreux et importants.
Le choix est ainsi moins technique que stratégique : investir dans une solution d’offre centralisée, énergivore et à l’impact environnemental fort, ou prioriser des politiques de maîtrise de la demande et d’optimisation du réseau. Ces arbitrages engagent le territoire pour plusieurs décennies et réduisent sa marge de manœuvre future.
Une fois la décision politique prise, il ne sera plus possible de revenir en arrière. Or, le système de prise de décision politique, sous sa forme actuelle, laisse peu de place à un véritable débat de fond. Les propositions démagogiques sont ainsi structurellement favorisées.
Liens et sources
- La sécheresse dans les Pyrénées-Orientales : https://aquagir.fr/diagnostics-prospective/connaissances/les-raisons-de-la-secheresse-dans-les-pyrenees-orientales/
- Plus de bouchons de baignoire dans les hôtels : https://colidee.com/o161p690/comprendre1778.htm
- La concertation Eau’rizon 2070 : https://colidee.com/o161p690/comprendre1778.htm
- Visite des élus à l’usine de dessalement de Barcelone : https://www.lindependant.fr/2023/05/04/secheresse-des-elus-des-pyrenees-orientales-a-barcelone-pour-etudier-le-dessalement-deau-de-mer-11174720.php
- L’usine de dessalement d’El Prat de Llobregat : https://www.jne-asso.org/2025/06/04/la-gestion-de-leau-a-barcelone-un-defi-colossal/
- Dem’eaux, étude du BRGM sur l’eau dans les Pyrénées-Orientales : https://www.brgm.fr/fr/reference-projet-acheve/dem-eaux-roussillon-mieux-connaitre-volumes-eau-pouvant-etre-preleves
- Analyse de l’IGEDD sur le potentiel de dessalement en France : https://www.vie-publique.fr/files/rapport/pdf/300398.pdf
- Analyse du Plan Bleu sur le coût du dessalement : https://planbleu.org/wp-content/uploads/2024/06/Note-47-Dessalement.pdf
- Article sur le site France Diplomatie sur les risques de carences liés à la consommation d’eau dessalée : https://www.diplomatie.gouv.fr/fr/politique-etrangere-de-la-france/diplomatie-scientifique-et-universitaire/veille-scientifique-et-technologique/israel/article/eau-dessalee-une-sel-affaire
- Article sur l’impact des carences en magnésium en Israël : https://www.timesofisrael.com/study-shows-magnesium-deficiency-in-desalinated-water-could-lead-to-diseases/?utm_source=chatgpt.com
- Étude sur l’impact économique et sanitaire des carences en magnésium dues à la consommation d’eau dessalée : https://www.taubcenter.org.il/en/research/magnesium-deficiency/
- Carte interactive des habitats marins au sein du Parc naturel marin : https://parc-marin-golfe-lion.fr/editorial/une-biodiversite-exceptionnelle
- PVGIS : https://re.jrc.ec.europa.eu/pvg_tools/fr/
- Futurs énergétiques 2050 : https://www.rte-france.com/donnees-publications/etudes-prospectives/futurs-energetique-2050#Lesresultatsdeletude
- Décret n° 2024-318 du 8 avril 2024 relatif au développement de l’agrivoltaïsme et aux conditions d’implantation des installations photovoltaïques sur des terrains agricoles, naturels ou forestiers : https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000049386027
- Carte des installations photovoltaïques : https://data.ademe.fr/datasets/observatoire-agrivoltaisme
- Coût du m³ : https://questions.assemblee-nationale.fr/q16/16-1740QE.htm
- Une analyse globale sur le dessalement de l’eau de mer : https://fmes-france.org/le-dessalement-de-leau-de-mer-une-solution-de-facilite-face-au-stress-hydrique-au-fort-impact-environnemental/
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