Courant 2025, la Chambre régionale des comptes Occitanie a publié un rapport sur le soutien public à la tauromachie. Ce rapport a été rendu possible grâce à la campagne 2023 de participation citoyenne.
Grâce au travail des associations locales, notamment celui d’Hugo Bidault, nous avons pu obtenir les documents du Conseil départemental concernant son soutien financier depuis 2020 aux événements tauromachiques ayant eu lieu à Céret et à Millas.
Les documents
Les documents fournis par le Conseil départemental se composent des délibérations votées en assemblée plénière, des rapports financiers et des rapports comptables que les associations ont obligations de réaliser et de fournir annuellement.
Les associations subventionnées sont le Comité de Féria pour Céret et le Comité d’animations de Millas.
Rapport de la Cour des comptes
Documents concernant le comité d'animation de Millas pour la période 2020-2022
Documents concernant le comité d'animation de Millas pour la période 2023-2025
Documents concernant le comité de Féria de Céret pour la période 2021-2025
Pratiques politiques
L’analyse des délibérations montre que les responsables du Conseil départemental ne sont pas friands de démocratie. À l’inverse de la plupart des autres collectivités territoriales, dont la mairie de Perpignan, de nombreuses subventions font l’objet d’un vote groupé, ce qui empêche un examen individuel. Les débats autour de ces subventions sont donc fortement limités. De plus, les élus se voient « contraints » de voter les subventions à la corrida, sous peine de refuser des subventions pour des associations principalement issues du monde de la culture.
L’écart de subventions entre Céret et Millas s’explique facilement pour des raisons politiques. Millas est un ancien bastion socialiste lié intimement à la carrière de Christian Bourquin. Il a été tour à tour, maire de Millas, député, sénateur, président du Conseil départemental, et, pour finir, du Conseil régional. Décédé en 2014, son empreinte sur le parti socialiste local reste très forte.
Le soutien particulièrement marqué de la municipalité de Millas, jusqu’à 25 000 € par an de subventions, s’explique par l’incapacité structurelle de la commune à se mettre en avant par une politique de développement économique et de promotion touristique. À l’inverse de Céret, mieux positionnée dans la compétition économique locale, en termes de marketing territorial, Millas ne mise que sur la feria pour exister. Les autres atouts dont elle dispose sont peu ou mal mis en valeur.
Financements publics
Les tableaux suivants montrent le cumul des subventions publiques, les résultats comptables des associations de Céret et de Millas, et l’écart entre les subventions et les résultats comptables.
| Commune | 2018 | 2019 | 2020 | 2021 | 2022 | 2023 | 2024 | 2025 |
|---|---|---|---|---|---|---|---|---|
| Céret | NC | NC | NC | 4 500,00 | 4 500,00 | 4 500,00 | NC | 1 900,00 |
| Millas | 44 000,00 | 34 300,00 | 7 500,00 | 15 400,00 | 15 700,00 | 15 700,00 | 13 000,00 | NC |
| Commune | 2018 | 2019 | 2020 | 2021 | 2022 | 2023 | 2024 | 2025 |
|---|---|---|---|---|---|---|---|---|
| Céret | NC | NC | 10 124,97 | 6 570,61 | 2 135,04 | −3 582,00 | −3 536,00 | NC |
| Millas | 5 948,00 | 4 154,00 | 2 224,00 | 22 947,00 | −51 428,00 | −3 183,00 | 5 062,00 | NC |
| Commune | 2018 | 2019 | 2020 | 2021 | 2022 | 2023 | 2024 | 2025 |
|---|---|---|---|---|---|---|---|---|
| Céret | NC | NC | NC | 2 071,00 | −2 364,96 | −8 082,00 | NC | NC |
| Millas | −38 052 | −30 146 | −5 276 | 7 547,00 | −67 128,00 | −18 883,00 | −7 938,00 | NC |
NC : donnée non communiquée par la commune.
Structures déficitaires et retombées incertaines
Déficits chroniques
Une lecture rapide des comptes de résultat laisse penser que les deux associations organisatrice de corrida dans les Pyrénées-Orientales équilibrent leurs comptes. Or l’analyse des équilibres financiers hors subventions montrent un tout autre tableau.
Structurellement ces associations sont déficitaires. Entre 2018 et 2024, l’association de Millas n’a dégagé un bénéfice qu’en 2021, année Covid où son activité a été fortement réduite mais ses subventions maintenues.
Céret ne s’en sort pas mieux. Malgré un budget contenu elle accumule les déficits depuis plusieurs années.
Il est évident, vu les documents comptables, que sans aides publiques ces deux structures déposeraient rapidement le bilan.
Absence de comptabilité analytique et de contrôle de gestion
Les documents présentés correspondent aux rapports financiers que toutes les associations, subventionnées ou non, doivent réaliser et voter en assemblée générale chaque année. Les associations concernées organisent chacune plusieurs événements chaque année, mais ceux-ci n’apparaissent pas séparément dans les divers documents comptables. Il est donc impossible de réaliser une analyse financière de la corrida à partir des documents que réclame le Conseil départemental et sur lesquels la décision d’accorder ou non les subventions se fonde.
L’absence de comptabilité analytique, même minimale, empêche les citoyens et les associations de réaliser toute forme de contrôle de gestion.
Absence d’analyse économique
Si les rapports d’activité attestent de la tenue des événements et de leur couverture médiatique — quasi exclusivement locale — ils ne permettent pas d’en déterminer l’impact économique, voire culturel. Ni les associations, ni les collectivités territoriales partenaires ne communiquent sur l’aspect financier ; aucune analyse de fond ne semble d’ailleurs exister. Il est donc impossible de chiffrer les emplois directs et indirects créés. De même, aucune information n'est disponible sur l’origine géographique des « Fiesteros » et des « Espanyolistas », ni sur le taux de remplissage des hôtels.
À la lecture de ces documents, il est donc totalement impossible de savoir quel est l’impact de la corrida sur l’économie locale. Et, par voie de conséquence, quel serait celui de l’arrêt des subventions publiques.
Primauté des ferias sur la corrida
Les rapports d’activité s’attardent peu sur la corrida en elle-même. Les ferias et leur couverture médiatique sont abondamment abordés, les combats de taureaux non. Le sujet semble donc épineux. Voire, tabou.
La lecture de ces rapports ne permet pas d’évaluer le succès, ou non, de ces événements. Ils sont noyés dans les feria. Dans le cas des rapports financiers de Millas, les ventes de boissons sont mieux documentées que les ventes de billets.
Il est évident que la quasi-totalité des Fiesteros viennent pour les ferias et non pour les combats, auxquels ils n’assistent pas. La corrida est donc une part négligeable du modèle économique de ces événements.
Conclusion
Si les subventions publiques sont conséquentes et récurrentes, leur gestion témoigne d’une certaine forme d’amateurisme. Le soutien à la corrida des collectivités territoriales est masqué, grossièrement, par une opacité volontairement entretenue. Au-delà sur débat moral sur les combats de taureaux, leur violence et leur archaïsme, la corrida dans les Pyrénées-Orientales illustre bien l’incompétence et l’immobilisme des décideurs politiques locaux. Les subventions participent de l’économie de la rente héliotropique, qui caractérise le département depuis la Mission Racine.
Les élus payent, avec l’argent du contribuable, des événements, de plus en plus rejetés par la population, sans qu’aucun débat de fond n’ait lieu. Ils camouflent leur impéritie à l’aide de pratiques administratives douteuses et un refus prononcé des audits.
La corrida ne survit localement que par manque de volonté politique et par la bêtise d’élus s’arcqueboutant sur un clientélisme néfaste pour l’intérêt général.
Liens et sources
- Rapport de la Cour des comptes : https://www.ccomptes.fr/fr/publications/les-soutiens-publics-la-corrida-en-occitanie-enquete-citoyenne
- La page Wikipedia dédiée à Christian Bourquin : https://fr.wikipedia.org/wiki/Christian_Bourquin